UBA Magazine No13 2026 Revue

30 Etudes et paroles d’experts No.13 September 2026 Les pays du Conseil de coopération du Golfe investissent massivement dans l'intelligence artificielle (IA) pour s'imposer comme des pôles technologiques de premier plan. Une question plus modeste, mais tout aussi structurante, se pose pour une petite économie de crise comme le Liban: celle de sa capacité à se positionner, ne serait-ce que marginalement, dans cette nouvelle économie numérique. Submergé depuis 2019 par une succession de crises économique, financière, politique et sécuritaire, le Liban a longtemps semblé éloigné de ces priorités. La conférence « AI and Lebanon », tenue à Beyrouth du 21 au 26 juillet 2025 sous le patronage du ministre d'État chargé des Technologies de l'information et de l'Intelligence artificielle, Kamal Chehade, révèle pourtant un intérêt croissant des autorités et du secteur privé libanais pour cette technologie. Elle a même attiré l'attention de plusieurs pays du Golfe (Ici Beyrouth, 2025). Cet article pose la question suivante: dans quelle mesure l'intelligence artificielle peut-elle constituer un levier de redressement et de repositionnement économique pour une économie de la taille et dans la situation du Liban ? Il défend une thèse à contre-courant du débat public: la question pertinente n'est pas de savoir si le pays doit « investir dans l'IA », mais sur quelles fondations numériques, institutionnelles et humaines cette technologie peut s'appuyer, et quelle fonction économique spécifique le Liban peut occuper dans un environnement régional dominé par les économies du Golfe. L'analyse s'appuie sur des sources institutionnelles (Banque mondiale, OCDE), sur la presse économique libanaise et internationale, ainsi que sur des déclarations officielles publiées entre 2023 et 2026. L'article s'organise en six temps: une économie de survie à l'épreuve de l'IA (section 2), les conditions macroéconomiques et institutionnelles du redressement (section 3), le positionnement dans la chaîne de valeur mondiale de l'IA (section 4), le secteur bancaire comme test de la confiance institutionnelle (section 5), la mobilisation de la diaspora (section 6) et les risques susceptibles de fragiliser cette trajectoire (section 7), avant que la conclusion n'en tire des implications de politique économique. Une économie de survie à l'épreuve de l'intelligence artificielle Le Liban est habituellement associé à ses crises politiques, financières et sécuritaires plutôt qu'à l'innovation technologique. Le pays surprend pourtant par l'intérêt croissant qu'il manifeste, depuis 2025, pour l'intelligence artificielle. La conférence « AI and Lebanon » en constitue l'illustration la plus visible: organisée dans un contexte de reprise progressive des échanges diplomatiques entre le Liban et les monarchies du Golfe, elle a suscité une vague d'inscriptions en provenance des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et du Koweït (Ici Beyrouth, 2025). Lors du discours d'ouverture, le PDG de Future 10X, Hikmat Beaini, a affirmé que le Liban entrait selon lui dans une nouvelle ère, où l'intelligence artificielle pourrait contribuer à résoudre des défis persistants et à révéler un potentiel jusque-là inexploité (cité par Libnanews, 2025). Au-delà de cette déclaration programmatique, la conférence témoigne d'une volonté de faire de l'IA un instrument de développement national, en mobilisant les compétences de la diaspora, en favorisant les collaborations internationales et en cherchant à soutenir l'écosystème des jeunes entreprises technologiques. Cet intérêt s'appuie sur des usages déjà répandus dans l'économie réelle: de nombreux commerçants et indépendants recourent quotidiennement à des outils d'IA générative pour rédiger, traduire, coder ou concevoir des supports de communication, tandis que les start-ups libanaises gagnent en visibilité dans les salons internationaux. Cette dynamique gagne également le secteur public, avec le lancement, à l'été 2026, de la plateforme numérique « Dawlati », un portail unifié de services administratifs qui permet aux citoyens d'accéder directement à certaines démarches et paiements en ligne, sans passer par des intermédiaires (Hajj, 2026). Cette adoption spontanée de l'IA ne doit cependant pas masquerunenjeuplus structurel, aucœurducadreconceptuel exposé plus haut: l'intelligence artificielle ne constitue pas une technologie que l'on peut simplement « ajouter » à une économie sans disposer, au préalable, d'une base numérique suffisamment solide. Son déploiement suppose un ensemble de conditions interdépendantes, connectivité, infrastructures, gouvernance des données, que la Banque mondiale et l'OCDE identifient comme les conditions nécessaires de tout service numérique à grande échelle (Banque mondiale, s. d. ; OCDE, 2025). Le principal défi du Liban est ainsi

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